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Une intervenante des CALACS répond à Marc Lemay

Publié le 14 novembre 2017

Ma lettre fait suite au texte de Monsieur Marc Lemay dans la chronique du 11 novembre 2017, «Ça va s’arrêter où?».

Étant intervenante dans un Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS), votre opinion dans le cadre de votre chronique m’a particulièrement interpellée. Avec tout le respect que je vous dois, j’aimerais vous apporter mon point de vue et profiter de cette tribune pour apporter quelques précisions sur les mouvements de prise de parole  #moiaussi et #agressionssexuellesnondénoncée qui ont pris naissance sur les réseaux sociaux. J’aimerais aussi rappeler aux victimes d’agression à caractère sexuel que des organismes existent en région pour vous apporter de l’aide, que vous souhaitiez porter plainte au criminel ou non.

Dans un premier temps, à la question que vous soulevez dans le titre «Ça va s’arrêter où?»,  je voudrais répondre : jamais! J’aimerais, naïvement, croire que nous sommes collectivement en train de creuser une gigantesque brèche dans l’arme la plus efficace des agresseurs sexuels, soit le confinement au silence! J’aimerais aussi croire que toute la population est solidaire des trop nombreuses victimes qui ont dû composer avec ce que vous semblez avoir du mal à nommer, soit le harcèlement sexuel et les agressions à caractère sexuel.

Je ne suis pas d’accord lorsque vous dites «On dirait que les victimes ayant perdu confiance dans le système judiciaire décident, pour certaines, de se faire justice elles-mêmes». Je crois, au contraire, que les victimes sont en train de se solidariser et de constater qu’elles sont nombreuses, trop nombreuses à subir la violence en silence. Je crois que c’est un premier pas qu’elles font et je souhaite sincèrement que ce premier pas les mène vers la recherche d’aide et la reprise de pouvoir sur leur vie.

Vous semblez aussi être particulièrement préoccupé par la réputation des personnes qui pourraient être nommées dans le cadre de cette démarche. Je vous cite : «C’est inquiétant, car on a peine à imaginer les destructions de vies que pourraient entraîner des allégations ou dénonciations sans fondement». Vous soulevez aussi le fait que de tout temps, il y a eu «de ces vieux mononcles cochons». Je vous répondrais que oui, vous avez raison, la violence sexuelle ne date pas d’hier. Et, de tout temps, comme vous le faites dans votre texte, les gens se sont davantage souciés de la réputation de ceux qui pourraient être mis en cause que du sort des victimes potentielles. Ça fait trop longtemps que cet argument maintient les victimes au silence! #Cultureduviol  #Onvouscroit

Vous parlez d’un système juridique qui est trop lourd et sur ce point je suis entièrement d’accord avec vous! Les victimes appréhendent ce passage qui peut s’étendre sur quelques années. D’ailleurs, j’aimerais profiter de l’occasion pour rectifier le tir. Si effectivement seulement 21 % des dossiers en matière de violence sexuelle se rendent à la Cour criminelle, c’est plutôt un maigre 12 % de ces dossiers qui se soldent par des plaidoyers ou des jugements de culpabilité (Programme de déclaration uniforme de la criminalité (DUC) 2009 à 2014). Et là, nous n’abordons pas le faible pourcentage de rétention des plaintes de la part des autorités policières ni les trop nombreuses victimes silencieuse. Vous n’êtes pas sans savoir que ce que nous voyons dans les journaux et à la télé n’est que la pointe de l’iceberg, malheureusement.

Avant de terminer, j’aimerais souligner que bien qu’il soit perfectible, je crois en la nécessité du système de justice criminelle, qui est effectivement basé sur la présomption d’innocence. Par contre, je tiens aussi à rappeler que le principe «hors de tout doute raisonnable» est un terme juridique qui a ses règles et son utilité dans une Cour de justice criminelle. Bien que cela puisse porter à confusion, ce n’est pas un principe qui engage la population. C’est très désagréable d’entendre prononcer cette phrase à tout vent lorsqu’on parle d’agression à caractère sexuel, alors que pour tous autres types de crime, les gens ne se sentent pas du tout muselés par ce principe. Vous serez probablement d’accord avec moi que cette phrase aussi contribue à faire taire les victimes, elles qui déjà ont peur de ne pas être crues. #Cultureduviol

J’aimerais terminer sur une note plus positive et par le fait même vous informer que nous sommes la seule région du Québec où les victimes peuvent compter sur les services d’un CALACS dans chacune des MRC. Les intervenantes CALACS sont formées pour accompagner, soutenir et informer les victimes qui souhaitent utiliser le système judiciaire pour obtenir une reconnaissance et une réparation des torts qu’elles ont subis. J’ai pris la peine d’écrire «souhaitent» parce que si vous êtes une ou un adulte, ce choix vous revient. Jamais nous n’irons à l’encontre de votre décision d’avoir recours ou non au système de justice criminelle. D’autres alternatives vous seront aussi présentées. De plus, dans chacune des MRC de la région, les victimes ont accès aux services du Centre d’aide aux victimes d’actes criminels, ainsi qu’aux services du Centre Jeunesse de l’Abitibi-Témiscamingue. À eux trois, indépendamment ou en collaboration, ces organismes sont en mesure d’apporter du soutien, de l’accompagnement et de la préparation judiciaires à toutes victimes de violence sexuelle de notre région, qu’elles soient femmes, hommes ou enfants.

- Josée Bélisle, intervenante communautaire, CALACS-ABITIBI